Un archipel, vision simple

Notre vision du monde, on l’a vu, est cantonnée dans un espace étroit, cerné, stéréotypé, qui semble bien ne laisser aucune chance à un pas de côté. Collectivement, il semble en effet que nous ayons le plus grand mal à sortir du paradigme croissance, productivité, compétition locale, nationale, internationale, vitesse, plus vite encore, non mais, tu crois que j’ai le temps?… On n’a plus le temps. Ni d’espace, il faut se battre, tuer la concurrence, être au top.  

On pourrait, aujourd’hui, voir deux visions antagonistes de notre Monde :

  • La vision dominante, celle que beaucoup qualifient de “pragmatique”, le “monde du réel”, basée sur l’idée que la nature n’est que le théâtre d’un combat éternel entre les faibles et les forts, et que seuls les forts gagneront. Un monde de compétition et de productivité à tout prix, un univers où l’individualisme est la règle, la coopération un moyen pour faire “gagner” un groupe contre les autres, la solidarité, une charité déculpabilisante.
    Ce monde, curieusement, a besoin de la rivalité, son énergie vient de la désignation de “l’ennemi”, c’est-à dire qu’il ne peut y avoir société sans menace extérieure, c’est le liant le plus évident, c’est aussi le meilleur moyen de justifier des conquêtes souvent violentes, faire accepter l’idée que ce qui n’est pas nous est dans l’erreur, menace notre existence ainsi que l’accomplissement d’un dessein commun.
    Cette posture repose sur une version anthropocentriste de l’Univers, dont l’Homme (jusqu’à son acception genrée) est donné comme mètre-étalon, perpétuant la “croyance” que l’Univers, Dieu, ou sa simple suffisance lui aurait confié la tache d’en maîtriser chaque élément, et leur fonctionnement.
    On fait partie d’un “club”, d’une communauté fermée, on a des signes de reconnaissances qui excluent ceux qui ne les portent pas, on est fiers de notre appartenance, et jaloux notre légitimité.
    C’est ce que, dans le vocabulaire Glissant on nomme la vision “continentale”.
En résumé, pour assoir sa domination et sa supériorité dans un monde compétitif, une organisation “continentale” doit se baser sur une foi incontestable en des valeurs définies, portées par une gouvernance ferme et déterminée, dans un esprit de “conquête” assumé, ce qui signifie, donc, en réciprocité, d’assurer sa protection derrière des remparts, pour un contrôle sécuritaire interne et externe, dans un esprit de défiance envers tout accord qui ne serait pas à son avantage. Son mode de décision viserait le “consensus”, donc un accord total réduit souvent à la majorité, dont l’outil le plus fréquent est le vote.
  • Une autre façon de voir, qui tiendrait plutôt de la capacité à “raisonner”, serait de tirer de ce qu’on appelle généralement la “nature”, (qui, selon moi, est “le vrai monde réel”), l’organisation complexe des relations entre espèces.
    Notre Univers est symbiotique, c’est-à-dire que l’évolution de chaque espèce, de chaque collectif, ne peut se dissocier de celle des autres, chacune profitant ainsi de la santé et de la prospérité des espèces avec lesquelles elle est en symbiose.
Cette vision est très éloignée de ce que certains décrivent comme une vision “bisounours“, il y a des parasites, des prédateurs, l’équilibre de cette organisation est donc fragile, mais, comme on peut le voir dans beaucoup d’espèces animales, où végétales, une certaine règle logique s’impose naturellement : Seules les espèces n’ayant pas épuisé les ressources communes dont la communauté dispose vont perdurer, celles qui, par exemple, tuent le tuteur sur lequel elles s’appuient finiront par disparaître elles aussi. A n’en pas douter, l’espèce humaine est la seule qui a pensé pouvoir s’affranchir de cette règle universelle.
La vision “archipélique”, par opposition à la continentale, considère le Monde comme un tout dans lequel plusieurs entités, de nature et de genre différents, développent des façons d’être, des cultures, et même des croyances, qui font leur singularité, en ayant bien conscience que la pérennité de cette singularité ne peut être mieux assurée que par la reconnaissance par les autres entités de leur interdépendance. C’est donc une organisation “locale” très concentrée sur son propre développement, mais dans le même temps tournée vers l’extérieur, où se règle l’équilibre de l’écosystème dans lequel elle évolue.

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